Suisse : le franc fort, un jackpot de courte durée pour les frontaliers ?

La fiche de paie de janvier donne le sourire aux frontaliers. Mais le recours au chômage partiel préconisé par le gouvernement suisse les inquiète.

La Suisse prépare des mesures drastiques qui inquiètent les frontaliers.La Suisse prépare des mesures drastiques qui inquiètent les frontaliers. © DPA Picture-Alliance / AFP

 

Pour les 150 000 frontaliers travaillant en Suisse, c'est jour de fête. Avant le 15 janvier, un euro valait 1,20 franc suisse. Aujourd'hui, l'euro est à 1,03 franc suisse. Pourtant, la plupart d'entre eux se gardent bien de sabler le champagne pour célébrer ce gros lot inattendu. Depuis deux semaines, des deux côtés de la frontière, la presse est porteuse de nouvelles inquiétantes. Du côté helvétique, Johann Schneider-Ammann, le ministre de l'Économie, annonce que les entreprises qui souffrent des fluctuations des taux de change peuvent "recourir au chômage partiel". Quant à la banque J. Safra Sarasin, elle annonce une baisse du PIB de 0,5 % au premier trimestre. 

Du côté français, le vice-président du conseil général de l'Ain chargé des finances révèle que deux des prêts du département indexés sur le cours de la monnaie suisse vont dorénavant flirter avec un taux de 30 %, soit un million d'euros d'intérêts de plus à verser cette année. Quant aux eaux usées du Pays de Gex, traitées dans le canton de Gex, elles vont subir un surcoût en 2015 de près de 750 000 euros. À l'augmentation des impôts locaux s'ajoute le fait que les frontaliers ont dû renoncer tout récemment aux assurances privées pour s'affilier à la Sécurité sociale. Or, les cotisations de la couverture maladie universelle sont calculées en fonction du revenu, et non plus de l'âge. 

Hausse du temps de travail 

L'entreprise Volailles Importation, basée à Perly, dans le canton de Genève, a provoqué des protestations indignées des syndicats en annonçant qu'elle se réservait le droit de baisser les salaires des employés frontaliers "au prorata de la différence entre les taux plancher et les nouveaux taux". L'établissement, qui emploie quatre-vingts personnes, dont soixante frontaliers, constate que le "pouvoir d'achat comme frontalier s'est accru massivement sans aucune contre-prestation". Volailles Importation n'a pas mis sa menace à exécution, mais cette provocation révèle que le patronat suisse envisage effectivement de diminuer les salaires des frontaliers. 

Le Matin Dimanche de Lausanne titre : "Les salaires vont fatalement baisser : on vous dit où et pourquoi". Ainsi, la Chambre vaudoise du commerce et de l'industrie (CVCI) annonce qu'il est envisageable "de notifier un congé-modification qui prévoit le paiement du salaire en euros, dans la mesure où l'ensemble des collaborateurs l'acceptent". Le ministre de l'Économie libéral radical Johann Schneider-Ammann ne se contente pas d'encourager les entreprises à recourir au chômage partiel. Il a même évoqué, à Davos, une baisse des salaires. La crise permettrait, par exemple, à la branche de l'industrie des machines d'imposer aux salariés une hausse du temps de travail sans compensation salariale. 

Les partis populistes en embuscade 

Un "congé-modification" est un terme poli pour dire qu'il est possible de licencier tout son personnel pour le réembaucher aussitôt après à de moins bonnes conditions ! La Suisse ne compte que 3,1 % de chômage, mais, si les entreprises recrutent facilement, elles peuvent licencier tout aussi aisément. Il n'y a pas de nécessité à donner un motif, il suffit d'évoquer une "perte de confiance", qui n'a nul besoin d'être justifiée. 

En d'autres termes, un patron peut fort bien dire en privé à un salarié : "Vous gagnez 5 000 francs suisses. Je ne vous verserai plus que 4 000 le mois prochain. Soit vous acceptez, soit je vous licencie." Par ailleurs, Jean-François Besson, le secrétaire général du Groupement transfrontalier européen, craint une récupération politique de la part des partis populistes, l'Union démocratique du centre (UDC) et le Mouvement citoyen genevois (MCG), qui font de la chasse aux frontaliers leur fonds de commerce, n'hésitant pas à l'occasion à les traiter de "racailles". 

 

Mis à jour le mardi 3 février 2015 11:41